En voilà un titre qui suscite la curiosité. Merci d’avoir cliqué ! Bien entendu, comme vous l’aurez compris, cet en-tête n’a d’autre but que d’esquisser un sourire chez les lecteurs de ces quelques lignes. Pourtant, lorsque nous demandons dans quelle tenue nous devons nous rendre en Loge, la réponse est souvent : « en pingouin », autrement dit en costume sombre.
À défaut de revenir à nos pingouins, revenons à nos moutons et intéressons-nous à ce costume noir – ou du moins foncé. Pourquoi le portons-nous en loge ?
Dans l’imaginaire collectif occidental, le noir est volontiers associé à la mort, au deuil, à l’absence, à la peur ou encore à l’inconnu. Pourtant, cette couleur revêt également des significations beaucoup plus positives. Le noir représente tout d’abord le potentiel et l’infini. Tel l’espace de la nuit, il est la métaphore d’un vaste champ des possibles où nous pouvons déposer nos étoiles afin de composer notre propre voie lactée. En d’autres termes, il symbolise le commencement de notre chemin maçonnique à l’issue de l’initiation.
Pour reprendre l’image de la voûte étoilée, quoi de plus beau que de s’étendre dans une clairière pour contempler un ciel richement décoré et ses mouvements d’astres d’une fascinante complexité ? Au sein des temples maçonniques, le plafond est d’ailleurs souvent décoré d’une voûte étoilée. Cette représentation nous rappelle que l’homme travaille d’une part sur le parvis du temple, entre les colonnes sous le regard du cosmos, et qu’il demeure un être en quête de lumière au milieu de l’immensité.
Mais le costume possède également une autre vertu, peut-être plus discrète encore : celle de gommer les différences profanes. Sous la veste sombre, il devient difficile de distinguer le chef d’entreprise de l’employé, l’artisan du professeur ou le jeune initié du frère plus expérimenté. Les métaux, les signes extérieurs de richesse, de réussite ou de statut social, s’effacent au profit de ce qui nous rassemble.
Ainsi vêtus, nous nous présentons moins comme ce que nous possédons ou représentons dans le monde profane que comme des hommes engagés dans une même démarche de perfectionnement. Le costume noir devient alors un rappel silencieux de l’égalité qui doit régner entre les frères lorsqu’ils travaillent à l’édification du Temple.
Venons-en maintenant au costume lui-même. Pourquoi est-il traditionnellement noir ?
Symboliquement, le noir peut être perçu comme la synthèse de toutes les couleurs du spectre chromatique. Il représente alors la réunion des différences dans une même unité. Il fallait bien une telle concentration pour permettre au franc-maçon d’absorber la lumière – symboliquement, bien entendu. Car le noir absorbe la lumière plutôt qu’il ne la réfléchit.
Le noir est également associé à l’élégance et à la sobriété. Il rappelle aisément celui que portent les musiciens d’orchestre part ailleurs ! Cela est pour des raisons assez similaires. Ainsi, élégamment vêtu, le franc-maçon travaille dans le temple à son propre perfectionnement. Non pas dans un sens artificiel ou ostentatoire, mais dans celui d’un être qui cherche à devenir plus subtil, plus nuancé et plus conscient de lui-même au contact de la lumière.
Cette lumière, je la comparerais volontiers à la connaissance : celle du monde, mais aussi celle de soi-même.
Le fait que le noir apparaisse, à première vue, comme une couleur uniforme me rappelle également combien il convient de se méfier des apparences. Ce qui semble simple, terne ou sans relief peut en réalité receler une richesse insoupçonnée. Une belle leçon contre les préjugés.
« Et la chemise blanche alors ? »
À celui qui me poserait la question, je répondrais que les pingouins ont le ventre blanc et qu’il faut bien maintenir une certaine cohérence avec l’introduction.
Plus sérieusement, la chemise blanche vient compléter le symbolisme du costume noir. Sans lumière, pas d’ombre ; sans ombre, pas de dualité ; sans dualité, pas de repères ; et sans repères, notre travail deviendrait bien plus difficile.
La coexistence du noir et du blanc nous rappelle que la progression passe souvent par l’équilibre entre les contraires, par la recherche constante de discernement et de mesure.
En guise de conclusion, je citerai une réplique bien connue du cinéma français : sans repères moraux, « pas de palais, pas de palais, pas de palais ».
Et sans palais, notre édifice n’aurait sans doute pas lieu d’être.
M.J.R.
VMEC
Loge Liberté n°21



